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    <title>Colonialisme on /dev/random</title>
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    <description>Recent content in Colonialisme on /dev/random</description>
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      <title>Préface à Oublier Camus</title>
      <link>https://log.2027a.net/pages/preface-oublier-camus/</link>
      <pubDate>Fri, 15 Sep 2023 00:00:00 +0000</pubDate>
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      <description>&lt;p&gt;L&amp;rsquo;universalisme n&amp;rsquo;est pas un heureux accident de la nature ; c&amp;rsquo;est la
généralité arrachée aux particularités d&amp;rsquo;une situation concrète, d&amp;rsquo;une
expérience concrète. Le plus souvent, il est médié par une langue commune ou,
dans le cas de l&amp;rsquo;Europe, par un système commun de langues. Cela apparaît de
façon particulièrement spectaculaire dans la colonialité et l&amp;rsquo;illusion
d&amp;rsquo;universalité perpétuée par la langue du colonisateur, comme l’a noté Joyce à
propos de la meilleure période de la littérature irlandaise. On est tenté
d&amp;rsquo;avancer une idée similaire à propos de la génération de Franco-Algériens qui
a succédé à Camus (Derrida, Cixous, Althusser, etc.), moment intellectuel lui
aussi d’une immense richesse. Mais lorsque, avec la guerre, Camus s’installe en
métropole, quelque chose d’autre, quelque chose de plus problématique, commence
à se produire.&lt;/p&gt;</description>
      <content:encoded><![CDATA[<p>L&rsquo;universalisme n&rsquo;est pas un heureux accident de la nature ; c&rsquo;est la
généralité arrachée aux particularités d&rsquo;une situation concrète, d&rsquo;une
expérience concrète. Le plus souvent, il est médié par une langue commune ou,
dans le cas de l&rsquo;Europe, par un système commun de langues. Cela apparaît de
façon particulièrement spectaculaire dans la colonialité et l&rsquo;illusion
d&rsquo;universalité perpétuée par la langue du colonisateur, comme l’a noté Joyce à
propos de la meilleure période de la littérature irlandaise. On est tenté
d&rsquo;avancer une idée similaire à propos de la génération de Franco-Algériens qui
a succédé à Camus (Derrida, Cixous, Althusser, etc.), moment intellectuel lui
aussi d’une immense richesse. Mais lorsque, avec la guerre, Camus s’installe en
métropole, quelque chose d’autre, quelque chose de plus problématique, commence
à se produire.</p>
<p>Voilà pourquoi il est important d&rsquo;appréhender ses premières œuvres, ce qu&rsquo;Alice
Kaplan appelle sa trilogie, comme une réussite d&rsquo;avant guerre. Roman, pièce de
théâtre, texte philosophique, cette trilogie possède une cohérence horizontale
(la mort, le bonheur) aussi bien que verticale ou linguistique; le croisement
de ces deux dimensions constitue une expérimentation linguistique impossible à
répéter, proprement unique. Celle de //L&rsquo;Étranger//, avec son récit écrit dans
un passé composé n&rsquo;ayant  absolument rien de familier, est bien connu du grand
public ; mais les indicibles condamnations à mort prononcées par Caligula,
l&rsquo;impossible philosophe du Mythe de Sisyphe, l&rsquo;écart entre les deux parties de
L&rsquo;Etranger, tout contraste à apprécier, tant que production linguistique, c&rsquo;est
un tour de force que Camus n&rsquo;égalera plus jamais. Après son arrivée en France,
tout cela cède la place à une mauvaise foi linguistique que l&rsquo;ouvrage d&rsquo;Olivier
Gloag a le grand mérite de situer, voire d&rsquo;expliquer: en effet, la mise en
partage de la langue métropolitaine vient soudain troubler l&rsquo;éclatant ciel bleu
d&rsquo;une langue coloniale, d&rsquo;une Tipasa linguistique. En Algérie, Camus peut se
montrer critique et plus anticolonialiste qu&rsquo;il le sera jamais; en France, les
choses sont plus compliquées; et quand la révolution lui demande de prendre
parti, il n&rsquo;a ni l&rsquo;envie ni, peut-être, la capacité de le faire.</p>
<p>La critique de Camus nous demande aussi, injustement, de prendre parti; et il
est commode de prendre parti contre Sartre (ou peut-être, comme c&rsquo;est le cas
ici, pour Sartre). Mais comment apprécier les positions de Camus et la
production littéraire qu&rsquo;elles impliquent sans une connaissance, même
rudimentaire, de sa situation? De la même façon, comment apprécier le sens de
sa dramatisation d&rsquo;un bonheur soustrait au temps sans éprouver aussi l&rsquo;horreur
et l&rsquo;immédiateté de son pressentiment de la mort?</p>
<p>En lisant ce livre, vous constaterez que ses critiques visent moins Camus
lui-même que sa canonisation //mainstream//; et, par-dessus le marché, la
canonisation de son image plutôt que de son œuvre. Par là, nous entrons dans un
débat plus politique que littéraire, un débat qui implique la récupération de
l&rsquo;art à des fins idéologiques et qu&rsquo;il faut analyser en tant que tel (même si
l&rsquo;écrivain peut y avoir sa part de complicité).</p>
<p>Celles et ceux qui admirent Camus pour ses idées politiques seront probablement
surpris de constater la discordance entre l’image qu’ils s’en font et les
œuvres elles-mêmes. Certes, l’anticonformisme qu’ils aiment à lui attribuer
s’est exacerbé au fil des années et jusqu’à sa mort précoce ; il n’a toutefois
pas grand-chose à voir avec cette trilogie de jeunesse dans laquelle Caligula
entreprend de démontrer la valeur de la vie grâce à sa pédagogie létale. Mais
les lecteurs de ce livre – de gauche comme de droite – seront stupéfaits de
découvrir que le vitalisme soi-disant méditerranéen de Camus s’enracine en
vérité dans le Front populaire et dans l’enthousiasme politique de cette
période, toile de fond plus durable que ne l’est l’héroïsme supposé de
l’écrivain au sein d’une Résistance qui était en tout cas une configuration
singulière à la France, essentiellement antifasciste et provisoviétique. Sans
surprise, l’après-guerre a apporté son lot de complications politiques, qui ont
contraint les intellectuels français à un choix douloureux entre les États-Unis
et l’Union soviétique. Dans le cas de Camus, à ce choix venait se superposer un
autre, spécifiquement algérien, entre colonialisme et libération, choix qui a
donné lieu aux contradictions qu’il s’est révélé incapable de maîtriser dans
ses œuvres ultérieures. Ces contradictions, il a souvent pu les masquer sous
l’aspect d’un choix entre violence et sacrifice, quand il ne les a pas
totalement évacuées en les transformant en questions philosophiques pures.</p>
<p>Le présent ouvrage déploie la toile de fond qui, seule, permet de rendre
intelligibles les stratégies littéraires et idéologiques de Camus - si atroces
qu&rsquo;elles puissent être. Parce qu&rsquo;elles interdisent de faire de lui une icône
vaguement libérale et humaniste, elles le libèrent des manipulations de
l&rsquo;//establishment// politique et nous permettent de mesurer dans sa complexité
la véritable originalité d&rsquo;une œuvre historique menacée par une propagande
apolitique mise au service d&rsquo;une tentation antipolitique plus inacceptable
encore.</p>
<p>Traduit de l&rsquo;anglais par Nicolas Vieillescazes</p>
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